– Les derniers réaménagements de certaines échéances du processus électoral annoncés par le Conseil électoral provisoire, le 6 octobre 2026, viennent raviver doutes et inquiétudes quant à la possibilité de la réalisation effective des joutes en Haïti. Du secteur politique à la société civile, l’assurance semble n’être pas au rendez-vous.

L’adoption, en conseil des ministres du 5 octobre 2026, de certaines modifications du décret électoral du 2 juin 2026, est à la base des changements apportés au calendrier, informe le CEP qui dit avoir mené des consultations avec tous les acteurs politiques.

La nouvelle version du décret électoral a été publiée le 6 octobre 2026 dans le journal officiel de la République, Le Moniteur.

Avec ces modifications de la législation électorale, les candidats sanctionnés par les Etats-Unis, le Canada et l’Union européenne pourront concourir. Le point 20 de l'article 153 a disparu. Il les [les candidats] obligeait à produire un certificat de la BRH attestant qu'ils ne sont ni débiteurs, ni insolvables, ni faillis, ni interdits de chéquiers, ni coupables d'incidents de paiement répétés. Désormais, la voie de l’inscription est grande ouverte.

« (…) la période d’inscription en ligne des candidats ainsi que celle consacrée au dépôt des pièces requises sont prolongées jusqu’au 31 octobre 2026. Cette mesure vise notamment à permettre aux candidats et aux structures politiques concernées de disposer du temps nécessaire pour accomplir les formalités prévues par le cadre légal et réglementaire en vigueur », indique la note de l’organisme électoral.

La date de lancement de la campagne électorale est également reportée sine die tandis que les électeurs sont encouragés à accomplir les démarches pour pouvoir s’enregistrer sur les listes.

Des élections en décembre 2026 : une chimère

Dans une note publique en date du 6 octobre 2026, le parti politique Fanmi Lavalas tire la sonnette d’alarme par rapport à la situation sécuritaire. Il estime que l’organisation d’élections libres, honnêtes et démocratiques dans le pays est conditionnée par la création de conditions sécuritaires favorables.

Fanmi Lavalas remet les pendules à l'heure. Le pacte national pour la stabilité et l'organisation des élections (22 février 2026) poursuit deux objectifs : rétablir la sécurité et organiser des élections crédibles et inclusives, dans un climat sûr et stable. Le parti somme le gouvernement de s'y tenir.

Pour Joseph Harold Pierre, économiste, politologue, il est évident que les conditions ne sont pas réunies pour organiser des élections en décembre 2026.

Joseph Harold Pierre, économiste, politologue
Joseph Harold Pierre, économiste, politologue
« La question de la sécurité et de la libre circulation des citoyens sont des problèmes majeurs à résoudre. De surcroit, la quasi-totalité des zones contrôlées par les gangs n’ont pas de bureaux de vote installés », se plaint Pierre qui, toutefois, croit que si le contexte actuel est largement amélioré, des compétitions sont envisageables en 2027.

Quant à Velina Elysée Charlier, dirigeante de Nou P ap Dòmi, organisation de lutte contre la corruption et l’impunité, elle soutient que si le gouvernement s’obstine à organiser des élections dans ces conditions, en décembre 2026, la crise et l’instabilité politique risquent de s’envenimer.

Velina Elysée Charlier, Responsable de Nou P ap Dòmi
Velina Elysée Charlier, Responsable de Nou P ap Dòmi
« La démocrate que je suis, a du mal à l’affirmer. Mais si aujourd’hui on me demande s’il faut organiser des élections en décembre 2026, j’ose me permettre de dire non. Nous avons déjà payer au prix fort, les conséquences d’élections rabâchées en Haïti. Il faut des élections oui. Mais dans de bonnes conditions » argumente Charlier.

La sécurité est importante, mais rétablir la confiance dans le processus via une démarche d’éducation à la citoyenneté responsable est tout aussi capitale, poursuit la responsable de Nou P ap Dòmi tout en vantant l’implémentation du programme Sitwayen pa Dòmi qui sensibilise sur la lutte contre la corruption et l’impunité.

Pendant que le calendrier est réaménagé, l’insécurité, elle, ne bouge pas : les gangs continuent d’occuper le terrain. Massacres, kidnappings assassinats rythment la vie du pays.

Les bandits terroristes ont assassiné une cinquantaine de personnes à Kenscoff dans le département de l’Ouest du 23 au 25 Août 2026. A Gros-Morne dans l’Artibonite, les criminels ont ôté la vie d’une vingtaine de personnes, le 28 septembre 2026. Ces massacres engendrent également de nouveaux déplacements massifs dans les communautés. Les Nations unies recensent plus de 1,5 million de déplacés internes à travers tout le pays en raison de la violence des gangs.

Le 8 octobre 2026, le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, a officiellement lancé le déploiement de la Force de répression des gangs (FRG) au cours d’une cérémonie à la base Vertières à Tabarre.

La mission du FRG est de permettre la reprise des zones occupées par les gangs, la protection de la population et le rétablissement de l’ordre républicain, précise un communiqué de la Primature.

Faiblesse institutionnelle et apathie citoyenne

Joseph Harold Pierre, économiste, politologue désireux de se porter candidat à la prochaine présidentielle, estime que ces réaménagements du calendrier exposent la faiblesse de nos institutions nationales.

« Il était évident que les élections ne pourraient pas se tenir en décembre. Le gouvernement n’avait aucun intérêt à faire cette annonce qui, en réalité, semble être une stratégie pour gagner du temps et prolonger son maintien au pouvoir », avance Pierre.

En effet, le pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections du 22 février 2026 qui encadre la période intérimaire post 7 février 2026 (fin du mandat du conseil présidentiel de transition) ne précise aucune date limite pour la fin de la transition dirigée par le Premier Ministre Alix Didier Fils-Aimé.

L’Article 2 du pacte stipule qu’« à la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition le 7 février 2026, le Conseil des ministres sous la présidence du Premier ministre Alix Didier FILS-AIME exerce le pouvoir exécutif jusqu’à l’organisation des élections conformément au calendrier électoral établi par le Conseil électoral provisoire».

Velina Elysée Charlier de Nou Pap Dòmi est directe. Elle qualifie toute la mise en branle du processus d’enfumage.

« Il faut sortir du bluff. Les autorités de transition savent qu’elles ne pourront pas organiser des élections tout de suite. Les conditions ne sont pas réunies. Cependant, elles font semblant de mettre en place un processus pour forcer la main à l’international et aux bailleurs. » affirme-t-elle.

Charlier note une apathie citoyenne par rapport à la question des élections globalement. Elle souligne que les élections ne sont pas la revendication prioritaire de la population.

« Depuis environ une dizaine d’années, aucune élection n’est organisée dans le pays. Pas une seule manifestation populaire n’a exigé la tenue d’un scrutin. Pourtant, les citoyens et citoyennes ont foulé le macadam pour protester contre la vie chère, l’impunité, la corruption et la hausse du prix de l’essence », fait remarquer la dirigeante de Nou p ap dòmi.

Les citoyens perdent confiance dans les élections. Ils ne se reconnaissent pas dans les résultats qu’ils estiment manipulés. Le manque de transparence et de crédibilité des joutes contribue à encourager une sorte de désintéressement des populations, une apathie citoyenne. C’est pourquoi les scrutins sont, en général, toujours contestés, explique Charlier.

Depuis 1990, le taux de participation aux élections s’en va décroissant en Haïti. La participation glisse de 50% en 1990, 78% 2000, 59% en 2006, 22% en 2011 et 18 % en 2016.

Au 10 octobre 2026, 15 personnalités briguent la présidence, 287 postulent pour le sénat, 962 envisagent la chambre des députés, 841 visent les mairies, 957 optent pour les conseils d’administration des sections communales (Casec) et 506 lorgnent les assemblées des sections communales (Asec).

Les femmes ne représentent que 25,9% des inscrits et les 18-30 ans atteignent 6,4%.

Parallèlement, le processus d'inscription des électrices et des électeurs se poursuit. Depuis l'ouverture des enregistrements au mois de juillet 2026, moins d’un million (797 564)de citoyens et de citoyennes se sont inscrits sur près de 6 millions en capacité de voter.

PhilAyiti Media — 10.10.2026