— Alors que le gouvernement intérimaire d’Haïti annonce tout un train de mesures d’accompagnement des familles et des élèves à l’approche de la rentrée scolaire 2026, les préoccupations soulevées par certains acteurs du système éducatif ne permettent guère d’envisager des premiers jours de classe, ni même les 194 jours de l’année académique, paisibles et rassurants.

« Dans un pays où l’insécurité dicte depuis quelques années son propre calendrier, où la précarité économique ronge chaque jour le portefeuille des parents, la question ne se limite pas aux mesures, mais à leur capacité à garantir la confiance dans une année sans problème », souligne Johenson Germain, professeur de sciences sociales dans des établissements privés de la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

Le lundi 7 septembre 2026 est la date retenue pour l’ouverture de l’année académique en Haïti. Le calendrier scolaire présenté par le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) prévoit 194 jours de classe. Le volume horaire annuel est fixé à 864 heures d’apprentissage pour le préscolaire, 920 heures pour les deux premiers cycles de l’enseignement fondamental et 1 164 heures pour le troisième cycle du fondamental et l’enseignement secondaire.

Les examens officiels de la 9e année fondamentale sont prévus du 14 au 17 juin 2027, tandis que ceux du Nouveau secondaire (NS4) et du baccalauréat permanent se dérouleront du 28 juin au 1er juillet 2027.

Quelles sont les cartes dans le sac du gouvernement ?

Le gouvernement de transition fait le grand jeu. Il semble déballer tout un éventail de mesures et affirme vouloir réunir les meilleures conditions pour garantir une rentrée scolaire à la fois sécurisée et inclusive.

Le MENFP a notamment annoncé la distribution de manuels scolaires et d’uniformes, la réhabilitation de bâtiments publics, le paiement des enseignantes et enseignants du Programme spécial de gratuité de l’éducation (PROSGATE), ainsi que l’octroi d’une allocation directe aux parents dans le cadre du dispositif « Cash transfert éducation ».

Un communiqué de la Primature évoque « des actions concrètes pour les élèves et les familles » et avance plusieurs chiffres : 130 000 parents d’écoliers et 30 000 familles vulnérables soutenus financièrement, 52 écoles réhabilitées, 8 000 mobiliers scolaires distribués et 10 750 policiers mobilisés pour sécuriser la rentrée.

Le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et le ministre de l’Éducation nationale Vijonet Demero applaudissent lors d’une cérémonie.
Le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et le ministre de l’Éducation nationale, Vijonet Demero — Source : Facebook MENFP.

Le 4 septembre 2026, 150 facilitatrices et facilitateurs ont reçu leur certificat à l’issue de leur programme de formation.

« Ces 150 facilitateurs en santé mentale sont désormais prêts à être déployés dans les écoles en vue de fournir un accompagnement psychosocial aux élèves qui présentent des traumatismes psychologiques causés particulièrement par la violence des groupes armés », précise un communiqué du MENFP.

Des facilitatrices et facilitateurs en santé mentale en milieu scolaire posent avec des membres du gouvernement de transition.
Des facilitatrices et facilitateurs en santé mentale en milieu scolaire posant avec le Premier ministre, le ministre Demero du MENFP et d’autres ministres du gouvernement de transition.

Le 28 juillet 2026, le ministre de l’Éducation nationale, Vijonet Déméro, a lancé la Stratégie nationale de santé mentale en milieu scolaire.

Le gouvernement de transition d’Alix Didier Fils-Aimé croit dur comme fer qu’il « agit pour une rentrée plus accessible, mieux préparée et plus sûre pour les élèves et les familles haïtiennes ».

Le poids du doute, la réalité qui rattrape : sécurité dégradée, morosité économique

Quelques instants après le lancement et la mise en œuvre de certaines mesures, notamment les transferts d’argent, la grogne s’invite déjà dans les discussions autour de la rentrée.

Les modalités de sélection des parents bénéficiaires sont questionnées et qualifiées de peu transparentes. Des dysfonctionnements organisationnels ont également été relevés, tandis que certains parents dénoncent l’accaparement des allocations par des groupes proches des plus hautes autorités de l’État.

Certains parents, peu convaincus par les mesures du gouvernement, prédisent des salles de classe clairsemées, voire désertes à terme, pour cette rentrée 2026.

Les interrogations sont donc nombreuses en prélude à cette année scolaire 2026-2027. Le principal défi pour le gouvernement consiste désormais à assurer une rentrée effective, inclusive et sécurisée, dans un contexte d’insécurité, de déplacements massifs de la population, de précarité économique et de fragilité du système éducatif haïtien.

De nombreux parents, privés de ressources financières suffisantes, éprouvent de grandes difficultés à assumer leurs responsabilités à l’égard de leurs enfants. Des milliers de familles ont été dépouillées de leurs biens après avoir été contraintes de fuir les violences des gangs armés, notamment dans les départements de l’Ouest, du Centre et de l’Artibonite.

Les Nations unies recensent plus de 1,4 million de personnes déplacées internes en Haïti, parmi lesquelles figurent des milliers d’enfants dont le droit fondamental à l’éducation se trouve aujourd’hui gravement compromis.

Dans un rapport publié en août 2026, le Regroupement Éducation pour toutes et tous (REPT) a indiqué que plus de 800 000 enfants demeurent privés de leur droit fondamental à l’éducation.

À cette situation s’ajoute l’ampleur des répercussions de la violence des gangs sur l’ensemble du territoire national. La circulation des biens et les échanges économiques sont fortement perturbés, voire impossibles dans certaines zones. De nombreux parents, sans source de revenus, se retrouvent ainsi dans l’incapacité de répondre aux besoins essentiels de leurs familles et ne font que lutter pour leur survie.

Dans les départements de l’Ouest, du Centre et de l’Artibonite, particulièrement affectés par la violence des groupes armés, un nombre considérable d’établissements scolaires ont été détruits ou lourdement endommagés. Dans plusieurs autres régions du pays, les écoles sont confrontées à un déficit criant d’infrastructures. Certains établissements ne disposent même pas de bancs et sont contraints de fonctionner dans des conditions précaires, parfois à ciel ouvert.

L’Union des parents d’élèves progressistes haïtiens (UPEPH) a fait état, le mois dernier, de plus de 1 700 établissements scolaires contraints de fermer leurs portes et de plus de 500 autres détruits sous l’effet de la violence des gangs, sur un total de 18 241 écoles recensées dans le pays.

De son côté, l’Union nationale des normaliennes et normaliens, éducatrices et éducateurs d’Haïti (UNNOEH) a souligné, dans une note récente, que 730 établissements scolaires nécessitent une réhabilitation urgente en perspective de la rentrée du lundi 7 septembre 2026.

Le REPT, l’UPEPH et l’UNNOEH appellent le gouvernement à adopter des mesures fortes afin de favoriser une rentrée scolaire inclusive et de garantir l’accès à l’éducation pour l’ensemble des enfants.

Ces organisations réclament notamment des dispositions appropriées pour répondre aux problèmes structurels et urgents du système éducatif haïtien. Les organisations syndicales exhortent l’État à régler la question de la rémunération des employés de la fonction publique, à revaloriser les salaires des enseignantes et enseignants et à améliorer leurs conditions de travail. Elles plaident également en faveur de la reconstruction et de la réhabilitation des établissements scolaires affectés par la violence des groupes armés.

Le gouvernement est par ailleurs appelé à se pencher sur la question préoccupante de l’augmentation excessive des frais scolaires et à renforcer son accompagnement aux familles, confrontées à une inflation persistante et à une pauvreté extrême. Cette situation compromet les conditions d’apprentissage de nombreux enfants devant composer avec la faim et la détresse.

Pourra-t-on véritablement parler de rentrée des classes « accessible » et « sûre » lorsque le trajet vers l’école demeure, pour certains et certaines, un pari sur la vie ? Quel état d’esprit pour des parents, des enseignants, des enseignantes et des élèves dans un pays suspendu entre l’espoir d’un semblant de normalité et la peur, jamais loin, du pire ?

PhilAyiti Media — 05.09.2026